TRANSCRIPTIONS

Nous avons beaucoup parlé de transcriptions avec notre chef. 

La diversité des registres abordés par ALIENOR doit sa richesse à l’énorme travail qu’il réalise pour rendre ces oeuvres accessibles pour un choeur à voix égales féminines comme le nôtre.

Nous lui avons donc demandé de nous expliquer d’où venait cette pratique de transcription et dans quel esprit il effectuait son travail .

Voici sa réponse.

 Vous avez dit transcription ?

Dans les deux dictionnaires cités ci-dessous, le terme « arrangement » désigne uniquement le domaine du Jazz (Dictionnaire Honegger) ou porte l’indication « voir transcription » (Oxford).

TETE ANGE 2

 Définition du Dictionnaire de la musique (Honegger) :

 Transcription : arrangement ou adaptation d’une œuvre musicale pour des instruments ou des voix pour lesquels elle n’a pas été écrite originellement. Connues dès le Moyen Age, les transcriptions instrumentales d’œuvres vocales (motets, chansons etc.) constituent une grande part du répertoire de l’orgue, du luth, de la guitare etc. aux XVème et XVIème siècles, et subsistent au XVIIème jusque dans les pièces de clavecin  (1689) de J H d’Anglebert (transcriptions d’œuvres de Lully). Au XIXème siècle, de nombreuses œuvres d’orchestre, de musique de chambre et d’orgue ont été transcrites pour piano à 2 ou 4 mains ou pour violon et piano.

Très critiquées par les puristes, elles ont cependant une réelle valeur utilitaire ; c’est par elles que s’est opérée la vaste diffusion du répertoire classique et romantique à une époque qui ne connaissait ni la radiodiffusion ni le disque. Les transcriptions permettent en outre de constituer un répertoire à des instruments qui en sont pratiquement dépourvus.

 Article (beaucoup plus complet) du dictionnaire encyclopédique de la musique (Université d’Oxford) :

 Transcription : la transcription (ou arrangement) est une adaptation à un instrument d’une œuvre destinée à l’origine à un autre instrument. Cette procédure était très fréquente avant l’apparition de l’enregistrement, qui a beaucoup facilité la diffusion des œuvres originales.

Une transcription sérieuse ne se limite pas au simple transfert d’un moyen d’expression à un autre, car certains passages qui font de l’effet sur un instrument risquent de paraitre grotesque ou, du moins, de ne pas avoir la portée voulue sur un autre instrument. L’adaptateur ne doit pas se limiter à reproduire avec le plus de fidélité possible un passage donné dans un nouveau contexte, mais chercher à reconstituer ce que le compositeur aurait écrit s’il avait choisi ce nouveau mode d’expression.

 L’article est ensuite développé en 3 parties : Historique, Curiosités et parodies, Justifications actuelles des transcriptions.

Je reproduis ci-dessous quelques extraits de la partie « Historique » :

Jusqu’à la fin du XVIème siècle, la musique vocale était le seul domaine qui faisait l’objet de transcriptions : motets, musique religieuse, madrigaux souvent exécutés sur des instruments à cordes ou à vent…

Au début de l’ère baroque, les transcriptions se portent également sur les pièces instrumentales. Bach est l’un des plus grands adaptateurs de l’histoire de la musique : transcription (avec beaucoup de « liberté ») de 16 concertos de Vivaldi…

Bach lui-même a été la cible privilégiée des adaptateurs et transcripteurs : orchestration de ses grandes œuvres pour orgue… la « Chaconne » de la Partita pour violon en ré mineur a été transcrite pour piano par Busoni, qui en a fait une autre œuvre, tout aussi magnifique…

Les grands pianistes du XIXème ont réalisé de nombreuses transcriptions pour rendre plus accessibles des œuvres difficiles à diffuser dans leur version originale. Ainsi Liszt a-t-il transcrit pour piano les 9 symphonies de Beethoven, les Caprices de Paganini ou des lieder de Schubert.

Dans un domaine différent, les transcriptions pour piano à 4 mains (XIXème siècle) et qui couvrent la quasi-totalité du répertoire symphonique et de musique de chambre sont également très précieuses. Une pratique analogue existait pour l’opéra. Bernard Shaw a fort bien noté que ce n’est pas à Bayreuth que le grand public a découvert les drames wagnériens, mais dans les salons ou à la maison, grâce aux transcriptions pour piano.

 6460729089_035fd65bdb_mVous avez dit « puristes » ?

La classification des voix à l’époque baroque

Musique française :

  • Dessus (= soprano)
  • Bas-dessus (= mezzo-soprano)
  • Haute-contre (= ténor aigu)
  • Taille (= ténor grave, chantable par un baryton, catégorie qui n’existait pas encore)
  • Basse-taille (= baryton ou basse)

Le Chœur des Pages et des Chantres (Centre baroque de Versailles) est effectivement constitué de 16 chanteurs adultes, dont 4 femmes, et de 20 enfants, et permet de reconstituer le chœur à 5 parties caractéristique du répertoire français baroque.

Les pièces à 4 voix comprennent les pupitres suivants : soprano, haute-contre, ténor (taille) et basse (basse-taille).

 Les puristes de la musique baroque ne doivent donc jamais utiliser des altos féminines dans la musique baroque française (par exemples Lully, Rameau, Charpentier, Mondonville). Les compositeurs ont effectivement conçu leur musique pour des formations bien précises.

Quant à la question instrumentale, elle ne se limite pas seulement au clavecin et aux cordes baroques (les instruments « anciens », seuls dignes de faire entendre la musique « ancienne »), mais chez certains puristes, au diapason, qui, au XVIIème siècle variait d’une tierce mineure entre la Hollande et l’Italie ! Peu à peu, tout cela s’est régulé, et on joue la musique baroque en diapason « baroque » (une convention généralement admise le fixe à 415 Hz), sur des clavecins construits aujourd’hui et sur des violons modernes. .

 ANGE SOURIREQuelques exemples de compositeurs « transcripteurs »

  •  Bach : transcription de 16 concertos de Vivaldi et du Concerto pour hautbois de Marcello et Cantate BWV 1083 « Tilge, Höster…» : transcription du Stabat Mater de Pergolese
  • Mozart : transcriptions de 6 préludes et fugues de Bach pour Quatuor à cordes
  • Liszt : Transcription des symphonies de Beethoven, des Caprices de Paganini, de Lieder de Schubert
  • Brahms, Busoni, Schumann : transcription de la Chaconne de la Partita BWV 1004 de Bach
  • Debussy : orchestration des Gymnopédies 1 et 3 de Satie
  • Ravel : transcription pour orchestre des Tableaux d’une exposition de Moussorgski (la version originale pour piano est beaucoup moins jouée et enregistrée que la version de Ravel)
  • Rachmaninov : transcription pour piano de très nombreuses œuvres de Bach, Mendelssohn, Schubert, Bizet, Tchaïkovski, Kreisler, Moussorgski…
  • Webern : transcription du Ricercar à 6 voix de Bach

 A noter : les compositeurs ont subi parfois les foudres d’une partie de  leurs contemporains, incapables de tolérer ou d’entendre la nouveauté : Bach a été surnommé « Bach le fou », Beethoven a subi d’incessantes attaques (un compositeur sourd écrit n’importe quoi…), Stravinsky a été hué par la moitié de la salle lors de la création du Sacre du Printemps. Mozart n’a bien sûr pas échappé à la critique (trop « moderne ») ; certains auditeurs du Requiem, au XIXème siècle, allant même jusqu’à remettre en cause la paternité de l’œuvre: il leur semblait impossible par exemple, qu’il soit l’auteur de ce « fouillis de notes inaudibles» qu’est la fugue du Kyrie… !

Quelques exemples de transcriptions d’aujourd’hui :

  • Beatles go baroque (Peter Breitners) : arrangements Baroque/Beatles (Haendel, Vivaldi, Bach)
  • Claude Bolling : Jazzgang Amadeus Mozart
  • The Swingle singersBeautiful and the Beatbox (Beethoven, Rodrigo, Ravel, Purcell, Albinoni, Mozart, Bach..); Bach Hits Back (Oeuvres de Bach, jazz vocal); A capella Amadeus (dont 2 extraits du Requiem : Hostias et Quam olim Abrahae)
  • The King’s singers: « Capella » (Fauré, Schubert..)
  • Musique pour orgue : CD Roberto Cognazzo “Mélodrame et liturgie” : transcriptions pour orgue d’airs d’opéras italiens (Verdi, Donizetti, Bellini…)
  • Ensemble Accentus (Dir Laurence Equilbey) : 2 CD de transcriptions (Vivaldi, Schubert, Malher, Prokofiev, Chopin, Barber, Bach, Debussy…). L’un des deux Cd est précédé d’un long commentaire sur la transcription.
  • Lambarena (« Bach to Africa ») : métissage Bach/répertoire traditionnel africain
  • Mozart l’égyptien (2 CD) : alliance de Mozart et de l’Orient, dont un arrangement du Requiem très étonnant !
  • O’Stravaganza: Vivaldi et Musique traditionnelle Irlandaise
  • Jean-Yves Thibaudet : Aria, Opéra without words (transcriptions pour piano d’airs d’opéras de Bellini, Gluck, Puccini, Saint-Saens, Strauss, Wagner…)
  • Arpeggiata (Dir : Christina Pluhar) : « La Tarentella » : Musique baroque/répertoire du sud de l’Italie; « All’improviso » : rencontre musique baroque/Jazz; « Los impossibles » : métissages divers à partir de musiques portugaises et sud-américaines; « Via Crucis » : sur la Passion du Christ (Biber, Monteverdi + chants populaires italiens et corses) avec Philippe Jaroussky, l’ensemble corse Barbara fortuna…; « Music for a while “ Improvisations on Purcell » : Purcell + Jazz (mars 2014) avec Philippe Jaroussky, Dominique Visse…  (extraits sur le site d’Arpeggiata)

Autant d’enregistrements intéressants, magnifiques, amusants, agaçants… Cela dépend des goûts ! On a le droit de ne pas aimer, naturellement… Mais si ces transcriptions existent, c’est bien que les musiques originales ont suscité au moins de l’intérêt. C’est bien parce qu’on aime une musique que l’on va chercher à l’adapter à un effectif différent. C’est avant tout un hommage rendu à un compositeur.

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Aliénor chante beaucoup de transcriptions, dont la qualité dépend énormément de l’œuvre originale. Ces arrangements restent bien des œuvres à part entière, les plus proches possible des originaux, notamment parce qu’elles n’ont pas été simplifiées ; elles sont fidèles et respectueuses. A nous de les interpréter avec conviction, présence et engagement.

Et peut-être même que, comme le suggère la définition d’Honegger, nos transcriptions permettront un jour d’apporter du nouveau répertoire (ou des idées) à d’autres ensembles féminins…

To be continued !